Les capteurs de rêves


Les installations que Karilee Fuglem conçoit en fonction de lieux particuliers n'entrent pas facilement dans une catégorie déterminée. Ses détournements subtils de formes architecturales et d'espaces intérieurs nous obligent à nous arrêter et à remarquer ce qui occupe le second plan dans notre vie. Il est rare que nos réfléchissions à l'importance de L'effet des choses qui partagent notre quotidien sur le plan viscéral, émotif, psychologique, social. Nous mettons plutôt l'accent sur leur valeur d'usage et demeurons indifférents à leur origine matérielle de même qu'à leur sort. Les récentes installations sculpturales de Fuglem s'inspirent de la spatialité du corps et nous convient à des relations intimes avec les objets, mettant ainsi au premier plan notre sensation physique lors d'une mise en situation.

En entrant dans la galerie, je découvre ce qui semble être une oeuvre dans le style du colorfield painting, en plein milieu de l'espace. La surface de cette "peinture" est couverte de couches appliquées à la main, de coups de pinceau gestuels qui composent une sorte de peau translucide, blanc cassé. De l'endroit où je me tiens, cette sculpture semble offrir une réflexion fantomatique du mur derrière moi. Je me retrouve pris dans une étrange inversion. La pièce est légèrement plus petite que les murs de la galerie. Son éclairage provient à la fois d'en avant et d'en arrière, baignant la surface d'une chaude et tumescente lueur. Cette sculpture respire, elle vit. Sa surface enfle vers moi puis se dégonfle, suivant le rythme lent et continuel d'une respiration bruyante. Je peux entendre le bruit produit par des ventilateurs électriques placés en arrière et qui soufflent de l'air à l'intérieur de ce qui semble être une membrane close. La grosseur et la forme de l'oeuvre, combinées à sa luminosité et à la lenteur de ses mouvements, me donnent l'impression de regarder un film. Toutefois, cet espace cinématographique n'a pas de scène; rien n'est représenté. L'accent porte sur la respiration et le passage du temps. Le mode de perception que j'ai adopté pour contempler une peinture de grand format se trouve perturbé, parce que tandis que j'en scrute la surface, me voilé également en train de chercher à regarder à l'intérieur. Je ne vois rien dans cette surface, mais peux quand même sentir une certaine profondeur. Je me sens obligé de tendre vers cet espace. En avançant, je perds la vision d'ensemble de l'objet, mais continue de sentir sa présence. Je sens l'espace épaissir autour de mon corps; la luminosité et la sensation corporelle sont devenues plus intenses. L'oeuvre me rapetisse; à cause de sa masse, je me sens comme un enfant reposant contre le ventre de sa mère. Mais sa peau n'est pas chaude, c'est fait pour avoir l'air vivant, mais ce n'est pas vivant. Voilà une référence à quelque chose qui appartient au monde vivant, mais la "respiration" régularisée manifeste ses origines mécaniques.

Les murs blancs nous semblent habituellement des supports neutres. Ils représentent la permanence, la stabilité, la propreté et le contrôle. Ils définissent les limites entre l'intérieur et l'extérieur, le privé et le public, le personnel et le social. Symboliquement, ils on t des résonances de significations implicites, de préjugés, de suppositions, de peurs. Rien de la vraie vie ne reste visible une fois la construction de ces murs terminée. Toute trace d'une main humaine ou d'un corps matériel sur leurs surfaces parfaites est considérée comme un signe de faiblesse, un manque d'habilité technique. Les installations avec murs conçues par Fuglem attirent l'attention sur ces présomptions et ces indifférences. Avec le mur qui respire, Fuglem parodie la forme géométrique dure et opaque à l'aide d'une surface volumétrique douce et sensuelle: partie d'un corps vivant, agrandie et encadrée. Cette oeuvre offre plus qu'une réflexion sur la domestication de l'art, elle déborde de son cadre institutionnel de référence et suinte dans ma maison, les quatre murs blancs de la pièce où je suis en train d'écrire.

Les précédentes installations de Fuglem portant sur des murs ont vu le jour et disparu à l'intérieur des limites spatiales et temporelles d'une exposition. Elles ont fonctionné comme des décors préparés pour un événement performatif où le visiteur interagit avec elles et l'environnement les entourant. Ces oeuvres ont ainsi fait des références explicites aux relations existant entre l'architecture, les espaces privés et publics, le corps social et la maladie. Dans l'installation in situ intitulée nothing between, à la Galerie Optica, en 1996, un mur de plâtre massif entame de biais le centre de la galerie. Une constellation de petites bosses telles des boursouflures traverse sa surface. Comme pour le mur qui respire, le visiteur est contraint d'interagir et caresse la surface - ici, les boursouflures on la chaleur d'un corps fiévreux. Pendant que je regarde ce beau champ visuel de lumières et d'ombres, en même temps signe d'une maladie, d'un mal-aise physique, je me trouve en train de transformer l'espace réel de la pièce en espace représentatif d'une image plate, en noir et blanc (une photographie). Lors du processus où j'essaie d'accepter les différences entre les expériences visuelles et tactiles en présence de cette oeuvre, ma façon habituelle de percevoir l'art se trouve suspendue. Je commence à éprouver une sensation plus ouverte et profonde d'être enveloppé dans un environnement entier, lequel dépasse les limites spatiales et temporelles des murs de l'institution.

Voir l'oeuvre de Fuglem, c'est s'exposer à de multiples niveaux et formes d'expérience. En traversant ces espaces architecturaux, avec nos mains qui passent sur les surfaces de ces objets sculpturaux, nous parvenons à nous harmoniser avec la spatialité de notre corps, ses rythmes et ses tons. En construisant des situations explicitement relationnelles et interactives, cette oeuvre attire l'attention sur les moyens physiques de prendre connaissance, intensifiant ainsi notre conscience d'être, au temps présent.

Texte de Jack Stanley
Traduction Sylvie Cormier

 

cv de l'artiste

 


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