Les capteurs de rêves


Trevor Gould : Les confessions d'un «voleur de feuilles»

Du parc thématique au zoo, du musée au jardin botanique, les travaux de Trevor Gould ont toujours mis l'accent sur les modes d'expression, de rationalisation et de glorification de l'idéologie impériale. Les manifestations les plus flagrantes de l'orgueil colonial ont culminé dans la passion du XIXe siècle pour les foires mondiales
et les expositions ethnographiques, mais Gould veut surtout exposer la persistance de cette idéologie dans les institutions et les pratiques de notre temps. Nulle part cette persistance n'est-elle plus subtile que dans la forme d'exploitation des ressources qu'on appelle « l'impérialisme botanique ». Sous le couvert de la biotechnologie, des brevets d'invention et de l'ingénierie génétique, le monde industrialisé maintient une relation asymétrique profitable avec le tiers monde en privatisant et en commercialisant ses diverses espèces de plantes. La canne à sucre, le thé, le caoutchouc et le quinquina sont les plantes les plus importantes qui ont été « transférées », c'est-à-dire sorties en fraude et cultivées pour la transplantation, dans la période « classique » du colonialisme. Les plantes sont aujourd'hui plus diverses et représentent la même aubaine unilatérale pour les sociétés agricoles, industrielles et pharmaceutiques.

Les affiches de Gould pour un film imaginaire intitulé « le Voleur de feuilles » s'attaquent à cette dynamique néocolonialiste sous l'aspect inattendu d'une intrigue policière de Hollywood. Le titre, inspiré d'un film éducatif des années 60, est celui que donnaient les concepteurs de dioramas de l'Institut Smithsonian à leur cueillette de spécimens pour fins d'exposition. Ils exposaient par là, bien involontairement, l'arrogance des autorités scientifiques : le vol est admis, mais il se poursuit sans relâche sans qu'on remette en question son caractère douteux.

« Séduction », « meurtre » et « tromperie » sont les mots qu'utilise la réclame à sensation pour attirer les foules au cinéma. L'usage ironique qu'en fait Gould établit les liens implicites entre le colonialisme des entreprises et les composantes de base du thriller : une population vulnérable et des forces immorales. En voyant s'estomper les distinctions entre la science, l'empire et les clichés de Hollywood dans cette installation, on ne peut que se demander : est-ce que les conventions du récit (cinématographique aussi bien que colonialiste) ne seront pas aussi brisées par un retournement imprévu, une fin surprise ou, contre toute attente, une juste compensation pour l'extraction des richesses naturelles?

Jim Drobnick

 

cv de l'artiste

 


Le CIAC | Le Magazine Électronique | English version |