Les capteurs de rêves

L'une des grandes qualités des objets et représentations de Stephen Schofield, c'est le degré auquel ils révèlent les processus et procédures qui définissent irréductiblement ce qui nous apparaît comme la délicate mécanique corporelle. Ce qui fascine tout autant, c'est leur pouvoir d'échapper au piège de la figuration langagière (le discours levier). Stephen Schofield pourrait être la voix d'André Breton protestant dans Nadja (1928) : " Je ne m'intéresse qu'aux livres entrouverts, comme des portes. Je ne chercherai pas de clés. "

Les oeufs aspirants de Schofield, par exemple, sont assurément des glandes sculpturales qui accélèrent la transformation du corps/monde, se gonflant et se tendant allègrement pour résister aux bourses qui les retiennent (leurs tuyaux de support sublunaires tenant lieu des canaux absurdes de ce monde fait ou de schématisation des conduits du corps réduisant " la banalité les extraordinaires " événements � de l'oeuf et de l'organe). Pourtant, avec quelle complaisance, avec quel dédain olympien paraissent-ils résister au confort de l'apprivoisement métaphorique! Ses gants de caoutchouc fouineurs et versatiles, se contrant et se dévorant comme des succédants métonymiques du soi (émissaires des ténèbres de l'intérieur du corps), déchoient néanmoins continuellement de leur position d'acteurs dans le drame du corps et se réaffirment comme soubresauts de la matérialité dans l'espace. Les objets tronqués et mal taillés couverts de soie, le collant (trempé dans l'eau sucrée), les personnages nodaux, tumescents, remplis de sable ou de ciment (peau rose sublime comme l'événement horizon qui nous distrait de la malléabilité fuyante, agitée, sinistre de sable coulant doucement dans un sablier de leur centre dense et mou) sont des emblèmes de solitude sculpturale, qui attendent néanmoins patiemment de se moquer de nous si nous nous présentons avec des offres sentimentales d'évasion discursive de leur isolement formel. Ses canaux de circuits de lits de rivière taillés dans le plâtre sont des applications centripètes, méditatives, égocentriques d'énergies que nous pouvons sentir, mais que nous ne pouvons détourner vers aucune sorte d'imagerie détachable et vraiment améliorante.

Les sculptures de Stephen Schofield font penser aux cristaux de sel d'André Breton -- " imperfectibles par définition " -- mais qui, paradoxalement, une fois rassemblés en agrégat comme une maison, conviennent éminemment à une sorte d'occupation hectique, haptique et illimitée : " Je rêve que tout ce qui pourrait apparaître de loin comme ces cubes de sel de roc semblent tout près. � (l'Amour fou, 1937) Les sculptures de Schofield sont, en un sens, post-fétichismes : elles sont allées là et en sont revenues.

Gary Michael Dault

 

cv de l'artiste

 


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